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L'ASIE DESSINÉE

BD : bandits d’Inde, de Shanghai et de Macao


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 21 septembre 2018

C’est la grande « BD Asie » de la rentrée. Phoolan Devi, reine des bandits, offre une plongée vertigineuse dans la face obscure de l’Inde contemporaine. Autres sorties à ne pas manquer : Maryse et Jean-François Charles créent une nouvelle saga chinoise, tandis que Macao finit d’explorer la grande criminalité dans l’ex-colonie portugaise.

Patrick de Jacquelot

Avec Phoolan Devi, reine des bandits*,c’est un portrait terrible de l’Inde que nous livre la scénariste et dessinatrice Claire Fauvel. Car il ne s’agit pas là de « Shining India », l’Inde qui brille, celle des gratte-ciels de Bombay et des services informatiques de pointe, qui se rêve en grande puissance du troisième millénaire. Bien au contraire, l’Inde décrite tout au long de ce gros volume en représente la face cachée : celle des mariages d’enfants, des femmes opprimées tout au long de leur vie, des guerres de castes, de la corruption, de l’absence d’État de droit dans des régions entières du pays, de la grande criminalité…

Cette impressionnante BD met en images l’autobiographie d’un personnage bien réel : Phoolan Devi, née dans les années 1960 et morte assassinée en 2001. Une destinée hors normes. Issue d’une famille misérable de basse caste de l’Uttar Pradesh, l’un des États les plus pauvres de l’Inde, au nord du pays, la petite fille est très tôt confrontée aux mauvais traitements subis de la part des hautes castes (mais aussi au sein de sa famille puisqu’un cousin a entrepris de dépouiller son père). A l’âge de onze ans, elle est mariée à un homme beaucoup plus âgée qui la viole. Elle parvient à s’enfuir et rentrer chez ses parents. Considérée dès lors comme une paria, elle est rejetée par tous, violée par la police… Jusqu’à ce qu’elle soit enlevée par un gang de dacoits, les brigands de grand chemin qui infestent certaines régions d’Inde du Nord. Le chef de la bande tombe amoureux d’elle, et la voilà qui intègre le groupe.

Couverture de "Macao", tome 2, "L'envol du Phénix", Glénat (Copyright : Glénat) 

Commence alors une longue errance : violences en tous genres, vengeances contre ses anciens tourmenteurs, guerres intestines au sein des dacoits… Capturée par une bande de haute caste, la jeune femme est violée de nouveau à répétition dans le village de Behmai. Déterminée à se venger, elle monte sa propre bande. Ses razzias contre les riches villageois donnent l’occasion de « redistribuer » une partie du butin aux pauvres, ce qui lui bâtit une réputation à la Robin des Bois. Jusqu’au jour où elle organise le massacre de vingt-deux hommes de Behmai. Le scandale national provoqué par cette tuerie suscite une mobilisation générale des pouvoirs publics contre elle. Phoolan Devi négocie finalement sa reddition publique en échange de garanties sur son sort. Elle passe alors onze ans en détention préventive, dans l’attente de son procès. Et puis, par un coup de théâtre comme la politique indienne en a le secret, le gouvernement de l’Uttar Pradesh abandonne toutes les charges contre elle en échange de son ralliement au parti au pouvoir. Phoolan est libérée et… se fait élire au Parlement de Delhi en 1996. Cinq ans plus tard, elle est assassinée en représailles au massacre de Behmai.

Dans son introduction, Claire Fauvel précise bien qu’elle n’a pas cherché, dans son livre, « à démêler le vrai du faux, la réalité du mythe » et n’a pas « la prétention de fournir un témoignage historique ». Le fait est que le récit suit entièrement les mémoires de Phoolan Devi : une enquête impartiale aurait sans doute jeté un éclairage un peu différent sur les actes et les motivations de la « reine des bandits ».

Il n’empêche. Même si l’on ne prend pas au premier degré cet autoportrait d’une femme qui ne volerait et ne tuerait que par soif de justice, les questions abordées demeurent d’une gravité et d’une actualité brûlantes. Le mariage des enfants a beau être illégal, il n’en demeure pas moins pratiqué à grande échelle. On estime à 27% la proportion des femmes mariées ayant moins de 18 ans… Dans les régions les plus arriérées, la pauvreté, l’absence de système éducatif digne de ce nom et le poids de la coutume font que cette pratique demeure très présente. Les rivalités entre castes, l’oppression des castes « inférieures » par les castes « supérieures », qui sont au cœur de l’histoire de Phoolan Devi, demeurent également omniprésentes. Même si, là encore, la loi interdit clairement, non pas les castes elles-mêmes, mais toute discrimination fondée sur la caste.

Les ravages que causent ces pratiques, la violence qu’elles déchaînent tant au niveau des individus (les fillettes mariées de force) que des communautés (les villages qui se déchirent), sont admirablement montrés dans Phoolan Devi. Et c’est aussi le cas du contexte plus général d’absence d’État de droit, notamment au sein des forces de l’ordre. Si les lois sur le mariage des enfants et la discrimination des castes ne sont pas respectées, c’est parce qu’elles ne sont même pas acceptées par les élus locaux et la police. Dans les campagnes reculées, en particulier, les forces de l’ordre sont issues des castes localement dominantes et ne vont pas contre la tradition.

Si le récit de Phoolan Devi est donc très riche sur le fond, il faut souligner que cette imposante BD de 220 pages grand format se lit d’une traite comme un récit d’aventure, grâce à un découpage nerveux qui met toujours les dialogues au premier plan. Le dessin de Claire Fauvel y est pour beaucoup : l’artiste excelle à montrer aussi bien les étendues désolées de l’Uttar Pradesh que les scènes de villages et, plus rarement, les paysages urbains. Sa grande maîtrise des couleurs fait merveille, notamment dans les scènes nocturnes, celles où se déroulent les pires violences. La grande « BD Asie » de la rentrée.

Couverture et trois pages de "Phoolan Devi"

Pour les amateurs d’Asie et de bande dessinée, le couple formé par Maryse et Jean-François Charles s’inscrit au Panthéon des auteurs contemporains. On leur doit en effet les dix volumes d’India Dreams (chez Casterman). Cette fresque grandiose décrit l’histoire de différentes femmes sur plusieurs générations à travers l’Inde des XIXème et XXème siècles. Avec un scénario subtil et complexe, dû aux deux auteurs, merveilleusement illustré par le pinceau de Jean-François, maître de l’aquarelle.

Délaissant les paysages indiens, le couple livre aujourd’hui le premier volet d’une nouvelle saga, consacrée cette fois à la Chine. Sous le titre générique de China Li, ce tome 1, intitulé Shanghai**, campe quelques personnages impressionnants. Il y a d’abord Li, qui donne son nom à la série : une petite fille de la campagne perdue au jeu par son frère et livrée à une triade de Shanghai. Il y a ensuite et peut-être surtout l’honorable Zhang, chef de la triade en question, eunuque aussi puissant qu’impitoyable. Zhang a beau ne reculer devant aucune cruauté, il est également amateur d’art, et les talents pour le dessin de la petite Li l’amènent à s’attacher à l’enfant, qui échappe ainsi au sort terrible qui lui était réservé au service de l’organisation criminelle.

Situé dans les années 20 du siècle dernier, le récit évoque le monde cosmopolite, grouillant et corrompu de la ville de Shanghai, les jeux de pouvoir complexes entre les concessions occidentales, le crime organisé, et la montée en puissance en parallèle des communistes d’une part et des nationalistes de Tchang Kaï-Chek d’autre part. Magnifiquement illustré comme toujours, la série, prévue en trois tomes, s’annonce des plus prometteuses. On attend déjà la suite…

"China Li", tome 1, couverture et page 55

Dernière composante de ce tour de l’Asie du crime, L‘envol du Phénix*** constitue le deuxième et dernier volet de Macao, dont le tome 1 a été chroniqué en février dernier. La conclusion de ce thriller mené tambour battant permet de plonger encore un peu plus dans les tréfonds plutôt sordides d’un Macao gangrené par les mafias. Un scénario efficace servi par un dessin réaliste qui excelle en particulier à évoquer les décors de l’ancienne colonie portugaise.

Couverture et page 18 de "Macao", tome 2

Changement complet de registre avec les deux derniers albums de cette chronique. Il est des histoires que les scénaristes les plus inventifs n’oseraient pas imaginer de peur de se faire accuser de repousser trop loin les limites du vraisemblable et qui sont pourtant authentiques… Tel est le cas de celle racontée dans Rêves sur le toit du monde****. Il s’agit du récit autobiographique d’un jeune Danois, Michael Magnus Nybrandt. En 1997, il fait une longue randonnée à bicyclette à travers le Tibet. Il y découvre l’oppression du peuple tibétain par la Chine et en revient avec une obsession étrange : devenir le « coach de l’équipe nationale de foot du Tibet ». Sachant que l’équipe en question n’existe pas et que ce sport est très peu pratiqué chez les Tibétains…

Michael passe alors plusieurs années à multiplier les contacts et les démarches au Népal, à Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil en Inde, et dans son Danemark natal. Petit à petit, il convainc l’entourage du Dalaï-lama de l’intérêt d’une opération qui motiverait les jeunes exilés, trouve des partenaires, des financements… Un embryon d’équipe se forme. Mais le principal problème est de trouver une équipe nationale prête à affronter l’équipe tibétaine. Car aucun pays, aucune organisation sportive internationale ne veulent risquer de susciter la colère de la Chine. C’est finalement le territoire du Groenland, nation dépendante du Danemark, qui se déclare prêt à relever le défi.

Encore faudra-t-il que Michael déploie des trésors d’ingéniosité (et de duplicité !) pour convaincre les autorités chinoises de renoncer à lancer un boycott économique du Groenland, potentiellement très dommageable. Et le match finira par se tenir, se soldant par une lourde défaite de la toute nouvelle équipe tibétaine – ce dont tout le monde se moque puisque l’essentiel n’était évidemment pas là.

Servi par un dessin plein de charme, cet album constitue finalement une véritable rareté, racontant une histoire pleine de bons sentiments, d’optimisme, de volonté et… vraie !

Couverture et page 52 de "Rêves sur le toit du monde"

Prévue initialement en deux volumes (lire nos chroniques sur le tome 1 et le tome 2), la série Une vie avec Alexandra David-Néel***** consacrée à l’extraordinaire parcours de la plus célèbre des exploratrices du XXème siècle vient de voir paraître un tome 3, en attendant le quatrième (et dernier !). Une « rallonge » qui reflète le succès mérité remporté par les deux premiers volumes. Cette fois, le récit se structure autour de l’expédition organisée par l’assistante de l’exploratrice, Marie-Madeleine Peyronnet, pour aller jeter ses cendres dans le Gange, conformément à ses dernières volontés. Entrelacé de nombreuses anecdotes sur la vie d’Alexandra, ce récit permet d’approfondir l’évocation toute en finesse de cette personnalité exceptionnelle, exploratrice, érudite, bouddhiste émérite, féministe et tyran domestique…

Couverture de "Une vie avec Alexandra David-Néel",tome 3

* Phoolan Devi, reine des bandits
Scénario et dessin Claire Fauvel
224 pages
Casterman
22 euros

** China Li, tome 1 Shanghai
Scénario de Maryse et Jean-François Charles, dessin de Jean-François Charles
64 pages
Casterman
14,50 euros

*** Macao, tome 2, L’envol du Phénix
Scénario de Willy Duraffourg et Philippe Thirault, dessin de Federico Nardo
56 pages
Glénat
14,50 euros

**** Rêves sur le toit du monde
Scénario de Michael Magnus Nybrandt, dessin de Thomas Engelbrecht Mikkelsen
180 pages
Éditions Des ronds dans l’O
25 euros

***** Une vie avec Alexandra David-Néel,tome 3
Scénario de Fred Campoy, dessin de Fred Campoy et Mathieu Blanchot
88 pages
Grand Angle
18,90 euros


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