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LIVRES D’ASIE DU SUD

Littérature indienne : "Le Père" d'Imayam, quand la pureté de la caste est en jeu


Asialyst, 15 juillet 2021

Bref roman de l’auteur tamoul Imayam, Le Père met en scène les conséquences dévastatrices d’une liaison entre une fille de caste moyenne et un intouchable. Pas d’autre solution que la mort pour sauver l’honneur de la caste.

Patrick de Jacquelot

Une parfaite unité de temps, de lieu et d’action digne d’une tragédie classique, un texte ramassé – 46 pages, ce que les Anglo-Saxons appellent une « novella », à mi-chemin entre la nouvelle et le roman – et au bout du compte, une œuvre que l’on reçoit comme un coup de poing à l’estomac. Le Père est un récit dont l’impact est inversement proportionnel à sa longueur.

Ce mini roman est dû à la plume de l’écrivain Imayam du Tamil Nadu, le grand État de la pointe sud-est de l’Inde. L’auteur, qui ne s’embarrasse pas de fioritures, plonge d’emblée le lecteur dans un bain plutôt glacé. L’histoire commence par une conversation dans les rues d’un village tamoul. Un père, Palani, et son épouse multiplient les promesses solennelles : dès le lendemain, ils auront tué leur propre fille. Leurs nombreux interlocuteurs – tout le village est rassemblé – insistent avec force. Car ce n’est pas la première fois que le père de famille a formulé de telles promesses, sans jamais les concrétiser.

(Source : The Print)

Au fil de la conversation générale fusent les conseils méthodologiques : il y a ceux qui préconisent le poison, d’autres conseillent aux parents d’étrangler leur fille avec un pan de son sari. Un point suscite l’unanimité, en tout cas : la fille en question ne peut rester en vie. Comme on le comprend vite, son crime est d’importance : elle prétend vivre avec l’homme dont elle est tombée amoureuse. Or, la communauté villageoise appartient à une caste qui n’est jamais précisée mais qui semble située quelque part vers le milieu de l’échelle des castes, formée de paysans petits propriétaires terriens, tandis que l’homme choisi par la fille est un dalit, c’est-à-dire un intouchable. C’est l’honneur de toute la communauté qui est en jeu : la fille veut « déshonorer sa caste », constate-t-on, tandis que le représentant du parti politique local explique que s’il faut la tuer, c’est « pour les mille familles qui vivent ici et qui ont besoin d’un peu de décence ».

RÉTABLIR LA « DÉCENCE »

Il ne faudrait pas croire que les villageois font preuve d’impulsivité en voulant la mort de la jeune fille. Non, ils se sont en fait montrés très patients. Comme ils le rappellent, ils ont tout essayé pour mettre un terme aux relations contre-nature des deux amoureux : ils ont « cogné le type quatre fois », mis le feu à sa maison deux fois, incendié ses champs, attaché et tabassé ses parents. Quant à la fille, « tout le village s’est mis ensemble pour la battre », elle a été « laissée pour morte deux fois », on lui a coupé les cheveux… Mais « y a rien qui marche », se désolent-ils. Evidemment, les hommes du village auraient volontiers pris les choses en main et traité radicalement le problème s’il n’y avait une difficulté : le dalit en question est policier, et tuer un policier, c’est aller au devant de gros ennuis.

Il ne reste donc qu’une seule solution honorable pour rétablir la « décence » tant recherchée : que le père tue lui-même sa fille. Une longue conversation entre les membres de la famille – les parents, la grand-mère, la coupable et sa jeune sœur – occupe ensuite le cœur du récit. On y apprend que le père a exhorté maintes fois sa fille à se suicider, sans effet. Les pressions intolérables de la communauté sont évoquées, encore et encore, ainsi que l’incompréhension totale vis-à-vis de son attitude : pourquoi aller choisir un homme chez les dalits alors qu’il y a tant de jeunes gens dans sa propre communauté ?

Puis intervient un revirement brutal : le père, qui ne semblait envisager que la mort de sa fille, change radicalement d’attitude. Il rassemble tout ce que la famille possède comme économies et bijoux, les lui donne et organise sa fuite avec son amant. Car lui et son épouse ont passé vingt ans à prier pour avoir un enfant et l’idée de la voir mourir lui brise le cœur. Bhagyam, sa fille, s’effondre, ne veut plus partir, veut « tout oublier » mais il est trop tard. « Comme père, lance Palani, c’est tout ce que je peux pour toi. » Un ami de son fiancé vient la chercher en moto, elle disparaît pour toujours. Et c’est le père qui, au final, se suicide, incapable d’affronter vis-à-vis des gens du village les conséquences de cette fuite qui achève de déshonorer la communauté. Peut-être d’ailleurs sa mort à lui est-elle dans son esprit le seul moyen d’éviter des représailles sanglantes contre son épouse et sa deuxième fille ?

Dépourvu de toute fioriture, Le Père fait toucher du doigt l’emprise inchangée des préjugés de caste dans l’Inde d’aujourd’hui. Dans une société où l’appartenance communautaire est un élément essentiel de l’identité des citoyens, préserver la « pureté » de la caste demeure un impératif. D’où les « crimes d’honneur » qui encombrent quotidiennement les pages des journaux (pour une analyse sociologique du phénomène, voir le livre L’Inde, une société de réseaux). Le Père montre d’ailleurs que les préjugés de caste ne sont pas réservés aux castes supérieures : il n’est point besoin d’être brahmine pour rejeter les dalits ou les basses castes.

Ce récit brut, voire brutal, donne toute son épaisseur humaine au phénomène : quand l’honneur du groupe est en jeu et qu’il faut choisir entre sa propre famille et sa communauté, il n’y a pas d’issue heureuse possible. La mort s’impose – le tout est de choisir laquelle.

A LIRE

Le Père
Imayam
Traduction de Léticia Ibanez
78 pages
Éditions Caractères
13 euros

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