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L'ASIE DESSINÉE

BD: Afghanistan, chroniques d’un pays martyr


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 1er octobre 2026

Deux albums remarquables évoquent les jours terribles du retour des talibans en août 2021 et l’incroyable aventure du seul orchestre afghan 100% féminin.

Patrick de Jacquelot

Le mois d’août 2021 restera comme une date parmi les plus sombres de l’histoire de l’Afghanistan, qui n’en manque pourtant pas. C’est le moment où, suite à l’annonce du départ des troupes américaines d’Afghanistan, les talibans passent à l’offensive et s’emparent sans coup férir en quelques semaines de l’ensemble du pays. Un désastre qui culmine à la fin du mois par l’effondrement du régime officiel en place à Kaboul et la prise de la capitale par les troupes islamistes.

Face à la progression inexorable des talibans, des milliers d’habitants de Kaboul sont pris au piège. Il y a les étrangers, bien sûr, qui n’ont qu’une hâte, quitter le pays avant que les soldats occidentaux qui assuraient leur sécurité ne disparaissent. Et puis il y a surtout les Afghans menacés d’emprisonnement ou d’assassinat pur et simple pour avoir collaboré avec les Occidentaux et le régime pro-occidental. Et ceux-là sont innombrables: employés des ambassades, traducteurs, fonctionnaires du gouvernement, enseignants, journalistes, intellectuels, artistes… Alors que les vols au départ de Kaboul se font de plus en plus rares, trouver le moyen de s’enfuir devient donc une question de vie ou de mort et la ville bascule dans un chaos indescriptible.

 Image extraite de "13 jours 13 nuits dans l’enfer de Kaboul", Delcourt (crédit Delcourt)
Raconter ces 13 jours 13 nuits dans l’enfer de Kaboul*, tel est l’objet de cette remarquable bande dessinée tirée du livre éponyme écrit par Mohamed Bida, attaché de sécurité adjoint à l’ambassade de France en Afghanistan pendant cette période. Un livre qui a connu un grand succès et a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par Martin Bourboulon en 2025 et en série télévisée pour France 2.

Les pages les plus frappantes de cet épais volume sont bien entendu celles qui décrivent la panique qui s’empare de Kaboul et la recherche désespérée d’un moyen de s’enfuir par des milliers de personnes. Sur un rythme haletant, le scénariste Jean-Claude Bartoll retranscrit le récit de Mohamed Bida: l’afflux de centaines de réfugiés dans les locaux de l’ambassade de France au cœur de la capitale, les efforts pour trouver des interlocuteurs chez les talibans, les déplacements incroyablement dangereux en direction de l’aéroport, le désespoir des foules d’Afghans massés autour de ce dernier pour tenter d’y pénétrer, les effroyables attentats… Retranscrit méticuleusement avec une multitude de détails opérationnels très concrets, ce récit ressemble à un thriller de premier ordre, un thriller qui présenterait la caractéristique terrible d’être véridique…

L’ouvrage ne se limite pas pour autant, loin de là, au « treize jours » du titre. Un rappel des cinq années passées par Bida à l’ambassade avant les tragiques journées de 2021 permet d’évoquer le contexte politique et diplomatique, de décrire minutieusement le dispositif sécuritaire et sa dégradation progressive, et l’inexorable course à l’abîme. En parallèle, de nombreux flash-backs exposent le parcours personnel singulier de Mohamed Bida, né en Algérie et qui dut affronter le racisme tant dans sa jeunesse que durant ses débuts dans la police.

Conjuguant ainsi profil individuel, grande géopolitique et événements dramatiques, l’album, servi par l’excellent dessin réaliste du Brésilien Renato Arlem, s’impose comme une BD de référence pour comprendre l’histoire récente de l’Afghanistan.


Depuis les journées terribles d’août 2021 décrites dans 13 jours 13 nuits, l’Afghanistan est retombé sous la coupe des talibans dont la tyrannie ne cesse de s’accentuer, en particulier vis-à-vis des femmes. Au point que l’on pourrait en arriver à croire qu’elles sont victimes d’une malédiction inéluctable. Il n’en est rien, bien sûr, et un autre roman graphique, La symphonie de Kaboul**, nous montre que d’autres scénarios sont - ou du moins ont été - possibles. Il raconte l’histoire d’une institution totalement improbable: un orchestre 100% féminin créé à Kaboul et qui a tourné pendant quelques années dans le monde entier. Cela dans un pays où pendant les périodes de loi islamique toute activité publique est interdite aux femmes et la musique est interdite à tout le monde…

Cette histoire ahurissante commence en 2010, pendant la période où l’armée américaine était installée en Afghanistan avec un gouvernement libéral en place à Kaboul. Un musicologue afghan, le docteur Ahmad Sarmast, lance le projet fou de création d’une école de musique, l’Afghanistan National Institute of Music (ANIM). Il s’agit de renouer avec les traditions musicales afghanes après les interminables années d’occupation soviétique et de joug taliban, déjà (jusqu’en 2001). Ouverte à toutes les ethnies, aux garçons comme aux filles, l’école crée rapidement une formation exclusivement féminine, une grande première.

L’initiative fait sensation et se heurte à de multiples difficultés: réticence des familles qui ne veulent pas voir leurs filles s’exposer en public, hostilité d’une société très conservatrice et jusqu’à des attentats fomentés par les talibans. Mais précisément pour toutes ces raisons, l’orchestre suscite un intérêt considérable et commence à être invité à l’étranger. En 2017, trente filles partent en tournée et jouent au Forum de Davos devant l’élite mondiale, sont interviewées par différentes chaînes de télévision avant de se produire en Suisse et en Allemagne.

Tout cela est compromis, bien évidemment, par les événements d’août 2021 que l’on retrouve ici. Alors que les professeurs de l’école, les élèves et leurs familles, 273 personnes en tout, sont directement menacés, des négociations permettent d’obtenir des talibans qu’ils les laissent partir au Portugal, qui accueille l’école. C’est alors une vie en exil qui commence, que la BD suit à travers plusieurs destins individuels au Portugal, en France ou aux États-Unis.

Racontée par Sarah El Younsi, une réalisatrice de documentaires qui a suivi toute l’aventure de l’orchestre féminin afghan, ce témoignage poignant sur la capacité de résistance des Afghanes ne peut que faire rêver au moment où elles retrouveront enfin leur liberté.  


Il y a deux ans de cela paraissait le tome 1 de la BD Les hautes solitudes - Voyage en pays Golok, passionnant récit d’une expédition imaginaire: celle de deux frères, François et Gabriel de La Grézère, partis en 1939 à la découverte du mythique pays des Golok en plein Tibet. Une quête rendue très dangereuse par les difficultés du terrain et surtout par la violente hostilité manifestée par les Golok envers les étrangers. Et ce premier volume laissait les deux aventuriers dans une situation quasi désespérée…

Le deuxième tome*** qui vient de paraître nous mène à la conclusion de l’histoire, de plus en plus mouvementée et violente. Après le meurtre de Gabriel, François se réfugie dans un monastère, ce qui ne l’empêche pas d’être poursuivis par les pillards Golok. Apprenant le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, il décide de ne pas rentrer en Europe et disparaît dans les profondeurs du Tibet.

Fort bien dessiné, qu’il s’agisse des paysages, des monastères ou de la vie rurale dans les hauteurs de l’Himalaya, ce double album est avant tout un bel hommage aux grands aventuriers du début du siècle dernier, prêts à tout risquer pour explorer un monde radicalement différent du nôtre, à l’image d’Alexandra David-Néel. Une pleine réussite.


Il n’y a pas qu’en Europe et singulièrement en France que la culture japonaise fascine de nombreux adolescents - tout comme, de plus en plus, la culture sud-coréenne. On retrouve ce phénomène au Mexique, comme en témoigne l’album Minigatari****. Réalisé par la dessinatrice mexicaine Daniela Martin del Campo, le livre raconte sa découverte du Japon. Dans ce récit très personnel, cette jeune femme évoque en détail ses passions pour la langue et la cuisine japonaises, mais aussi sa lutte contre la dépression et ses relations difficiles avec sa mère. Un album original illustré dans un style combinant influences japonaises et latinos.



* 13 jours 13 nuits dans l’enfer de Kaboul
Scénario Jean-Claude Bartoll, dessin Renato Arlem
152 pages
Delcourt
22,50 euros

** La symphonie de Kaboul
Scénario Sarah El Younsi, dessin Léa Taillefert
128 pages
Steinkis
20 euros

*** Les hautes solitudes - Voyage en pays Golok, tome 2
Scénario Christian Perrissin, dessin Boro Pavlovic
64 pages
Glénat
16 euros

**** Minigatari
Scénario et dessin Daniela Martin del Campo
224 pages
Casterman
25,95 euros

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