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L'ASIE DESSINÉE

BD: en Chine, impitoyables pirates d’hier, jeunesse tourmentée d’aujourd’hui


Thèmes: L'Asie en BD

Asialyst, 1er septembre 2026

Deux bandes dessinées évoquent la terrible « reine des pirates » chinoise du XIXe siècle. Deux autres volumes se penchent sur la jeunesse de Chine et de Taïwan.

Patrick de Jacquelot

Personnage romanesque s’il en est, la bien réelle « reine des pirates » chinoise Zheng Shi (ou Ching Shih ou Madame Tsching ou d’autres transcriptions encore) est une source d’inspiration inépuisable pour les auteurs de bandes dessinées. Deux albums très différents l’un de l’autre la mettant en scène sont parus à la veille de l’été.

Il y a d’abord Madame Tsching*, deuxième et dernier volume de la série Zheng Shi commencée par La Rivière des Perles. Ce double album met en scène la reine des pirates au faîte de sa puissance: régnant sur la mer de Chine au début du XIXe siècle, cette redoutable guerrière commandait à des centaines de navires et des dizaines de milliers d’hommes.
Image extraite de "Zheng Shi", tome 2, Glénat (crédit Glénat)
Le scénario de Zheng Shi la montre déployant ses intrigues pour se défaire du gouverneur local nommé par l’Empereur en provoquant les Portugais et leurs redoutables navires de guerre avant de négocier avec eux la fin des hostilités. Ces manœuvres qui combinent coups fourrés et haute diplomatie permettent au scénariste/dessinateur de déployer tout son talent. Il s’agit de Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et spécialiste s’il en est des histoires maritimes.

Usant de son style ultra-réaliste très fouillé, Delitte évoque comme nul autre l’ambiance et les décors de la Chine d’il y a deux siècles: forteresses, ports, villages, paysages, habitations, costumes, les images sont toutes plus belles les unes que les autres. Et l’artiste donne évidemment toute sa mesure dans les scènes maritimes: reconstitution minutieuse des grands voiliers de l’époque, jusqu’au dernier cordage semble-t-il, scènes d’abordages, paysages de bord de mer, le tout envahissant parfois une pleine page, voire une double. Un enchantement visuel constant.


Le deuxième album sorti récemment qui évoque la reine des pirates est on ne peut plus différent. La reine et le dragon** est réalisé dans un style dépouillé, en noir et blanc, et n’évoque finalement qu’assez rapidement Zheng Shi. Si cette dernière est bien la « reine » du titre, c’est le « dragon » qui en est le véritable personnage principal. Il s’agit d’un marin anglais qui écume lui aussi la mer de Chine. Capturé par les hommes de Zheng Shi et sur le point d’être exécuté, il est sauvé par la reine au terme d’un long tête-à-tête. Elle lui rend sa liberté et Julian Drake, c’est son nom, devient pirate à son tour pour son propre compte, ce qui lui vaut le surnom de « dragon blanc ».

Le récit suit à partir de là les aventures de Drake qui, à la recherche d’une Européenne capturée par des pirates, démasque un faux missionnaire qui œuvre en tant qu’intermédiaire dans la vente d’esclaves à des trafiquants arabes. C’est à la fin de cet épisode que l’Anglais croise de nouveau brièvement le chemin de la reine de pirates: celle-ci lui laisse une nouvelle fois la vie sauve, pas insensible semble-t-il au charme de ce pirate blanc…

La reine et le dragon est réalisé par Lele Vianello, un disciple d’Hugo Pratt à qui l’on doit déjà deux très beaux albums dans la grande tradition du père de Corto Maltese: Mongolie et L’Or du Démon. On retrouve dans ce nouvel album le dépouillement et l’élégance du trait de Pratt. Un plaisir de lecture, donc, même si le scénario peut sembler un peu léger par rapport aux deux précédentes BD de Vianello. 


L’Asie dessinée a souvent parlé du très grand artiste chinois Golo Zhao. On lui doit des œuvres de premier plan dans des registres variés: une charmante série pour enfants, La balade de Yaya, qui relate les aventures de deux enfants laissés à eux-mêmes pendant l’invasion japonaise de la Chine en 1937; un impressionnant album consacré à un terrible fait divers reflétant le drame des enfants chinois laissés à la campagne par leurs parents partis travailler en ville, Poisons; une chronique adolescente à la fin des année 1990, au début du décollage économique de la Chine, La plus belle couleur du monde; ou encore Un dernier soir à Pékin qui nous livre une série de tranches de vie sur la jeunesse chinoise, ses rêves et ses difficultés. Point commun de tous ces romans graphiques: le dessin enchanteur de Golo Zhao dont la douceur, la « joliesse » et les couleurs acidulées peuvent enrober noirceur, remords et autres fêlures…

Changement de format avec Sous un magnolia en fleurs***: il ne s’agit plus cette fois d’un récit au long cours mais d’un recueil d’une vingtaine d’histoires courtes. Réalisées sur une dizaine d’années et publiées en volume pour la première fois, ces « nouvelles » graphiques évoluent souvent dans le registre de la nostalgie, des regrets, des évocations de ce qui aurait pu être et ne l’a pas été. Certains récits parfaitement oniriques ou surréalistes sont dérivés de rêves faits par Golo Zhao. On ne retrouve certes pas dans ces courtes histoires le souffle des grands romans graphiques de l’auteur mais elles se lisent avec plaisir, portées par sa virtuosité graphique inchangée.


Au printemps dernier, L’Asie dessinée saluait la parution du tome 1 de Sukima, série particulièrement prometteuse. Sorti cet été, le tome 2**** confirme cette première impression. L’artiste taïwanaise Gao Yan y approfondit le portrait de Yang Yang, son héroïne taïwanaise elle aussi, partie en échange universitaire sur l’île japonaise d’Okinawa pour s’éloigner un peu des multiples questions personnelles, politiques et identitaires qui la travaillent.

Dans ce deuxième volume, Yang Yang fait de nouvelles rencontres qui nourrissent ses questionnements. Y compris celle d’un jeune Chinois venu de la République populaire pour qui il est évident que Taïwan fait partie intégrante de cette dernière. Ce qui heurte profondément la jeune femme qui entreprend de l’initier aux événements de la place Tiananmen… Simultanément, à l’occasion d’un référendum organisé à Taïwan sur la légalisation du mariage homosexuel, elle s’investit à distance dans les luttes du mouvement LGBT, tout en se sentant toujours aussi impuissante. Les efforts déployés par la jeune femme pour surmonter son mal-être, s’ouvrir au monde et aux autres sont finement décrits dans ce volume toujours aussi joliment dessiné. A suivre dans cette série annoncée en quatre tomes.


Tout, tout, tout ou presque sur la Mongolie: c’est ce que propose le « documentaire-BD » Mongolie - Mon chameau s’appelle Charlotte*****. Ce copieux volume reflète les multiples séjours effectués sur place par l’anthropologue Charlotte Marchina. Spécialiste des éleveurs nomades de Mongolie, elle livre des informations précises et concrètes sur leur mode de vie: le campement d’hiver, le campement d’été, la façon de construire une yourte ou de survivre par moins 40 degrés… Les habitudes alimentaires sont passées en revue, de même que l’habillement. Coutumes, fêtes et croyances sont analysées, tout comme l’art de monter à cheval « à la mongole ». L’un des aspects les plus étonnants de ce panorama tient au mélange entre un mode de vie complètement traditionnel et les hautes technologies. Les éleveurs se servent de la 5G pour pister leurs troupeaux et les ados chargés de surveiller ces derniers tuent le temps en bavardant sur FaceBook… 

Tout cela est présenté sous forme de doubles pages de BD où Charlotte Marchina discute fréquemment avec Jim Jourdane, son dessinateur parfaitement ignorant du pays, et décrit volontiers les bourdes en tout genre que commet inévitablement l’anthropologue française qui débarque comme une extraterrestre dans ce milieu complètement différent. Plein d’humour, bénéficiant d’un graphisme caricatural très charmant, l’ensemble est destiné en premier lieu aux enfant à partir d’une dizaine d’années mais les adultes y trouveront à la fois plaisir de lecture et richesse d’information.


Les Éditions Hazan poursuivent leur publication de volumes thématiques consacrés à l’art des estampes japonaises. Le temps des saisons****** présente ainsi un choix d’images illustrant les quatre saisons habituelles, même s’il s’agit là d’une grossière simplification: comme le précise la préface, avant l’adoption du calendrier occidental en 1873 le Japon divisait l’année en vingt-quatre périodes! L’attention portée par les Japonais à la ronde des saisons se reflète ici dans une succession d’images raffinées: explosion des cerisiers en fleurs au printemps, bien sûr, paisibles scènes d’été, rouges feuillages d’automne… Les vues les plus étonnantes sont sans aucun doute celles d’hiver: on y voit un Japon enfoui sous la neige avec des images essentiellement blanches où quelques traits de pinceaux suffisent à évoquer la silhouette d’un arbre ou celle d’une montagne. Les images choisies alternent vastes paysages et gros plans de fleurs ou d’oiseaux, sans oublier des représentations de l’activité humaine au gré des saisons. Les estampes reproduites datent du XIXe siècle et du début du XXe et sont issues de l’œuvre des plus grands artistes, notamment Hokusai et Hiroshige. Un joli volume très soigné, comme toujours.


* Zheng Shi, tome 2, Madame Tsching
Scénario et dessin Jean-Yves Delitte
48 pages
Glénat
15 euros

** La reine et le dragon
Scénario et dessin Lele Vianello
54 pages
Mosquito
15 euros

*** Sous un magnolia en fleurs
Scénario et dessin Golo Zhao
368 pages
Glénat
25 euros

**** Sukima, tome 2
Scénario et dessin Gao Yan
288 pages
Casterman
14,50 euros

***** Mongolie - Mon chameau s’appelle Charlotte
Scénario Charlotte Marchina et Jim Jourdane, dessin Jim Jourdane et Naïs Coq
136 pages
Actes Sud
23,90 euros

****** Le temps des saisons dans l’estampe japonaise
Anne Sefrioui
136 pages
Hazan
20 euros

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